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Récit de guerre de Madeleine d'Arras-Decoix
 

Récit de Madeleine d'Arras-Decroix


Les premières années du siècle furent pour Monsieur et Madame Henri Decroix une heureuse période. L'agréable et ancienne maison de la rue Royale, toujours ouverte aux nombreux amis de mes cinq frères, se prêtait à de continuelles réceptions. Avec les quatre domestiques dirigés par ma mère qui menait tout de front et était une excellente maîtresse de maison, il n'y avait pas de problème. La vie était simple, mais large, l'accueil généreux pour tous.

En 1902, notre frère aîné Robert épousa Mimi Becquart, Parisienne de longue date qu'il avait rencontrée au cours d'une croisière en Égypte. Ce premier mariage, puis, l'année suivante, celui de Georges et Gabrielle, furent pour nous de grands événements joyeusement fêtés.

En 1904, mon frère Francis nous quitta (après un voyage en Italie), pour entrer au noviciat des jésuites, en Hollande, ceux-ci venant d'être expulsés de France. Son départ, prévu depuis son service militaire, assombrit notre foyer où il tenait une grande place. Il avait terminé de bonne heure sa licence de lettres à la faculté de Paris. La compagnie de Jésus l'avait toujours attiré, mes parents avaient toujours insisté pour qu'il entrât au séminaire, mais ce n'était pas sa vocation. Daniel, bien que second se maria plus tard, en 1907.

Les naissances arrivaient rapides et dix ans après, mes parents étaient déjà à la tête d'une quinzaine de petits enfants. Aussi célébrait-on avec éclat la Saint Nicolas dans la grande salle du fond du jardin que mon père avait fait construire en 1896. Cette jolie pièce qu'il avait arrangée avec goût, inspirée par les tableaux de maîtres hollandais, servait de fumoir à mes frères. Daniel et Gaston y recevaient régulièrement leurs amis : ces réceptions prirent vite un tour littéraire. Il était d'usage, à tour de rôle, d'y donner des conférences, voyages, musique, lectures le choix était vaste et Gaston fut l'animateur de ce mouvement qui plût beaucoup à ses camarades et dura jusqu'à la Grande Guerre. De même, il organisa dans le grand salon des soirées de musique et accompagnait au piano son professeur Surmont, organiste à Notre Dame de la Treille, exécutant quatuors ou trios tenus par Robert au violoncelle, violon par Surmont et alto par un autre de leurs amis.

Il y avait à cette époque à Lille beaucoup d'amateurs de concerts et plusieurs amis ou relations possédant des orgues de Cavaillé. Elles nous invitaient à entendre dans leurs salons des artistes célèbres du temps, tels les pianistes Planté et Cortot et le violoncelliste Cazal (qui mourut l'an dernier, en 1974, presque centenaire).

Chez ma tante Piere Decroix qui habitait un ravissant vieil hôtel 99 rue royale, les dîners et réunions étaient particulièrement amusants et animés. Ses six fils et son gendre Raymond Bollaert, tous très artistes et doués y créaient une ambiance unique en son genre. Je me souviens d'un soir où l'on fêtait les rois, chaque invité trouvant au dessert son attribut à la cour, sous la forme de quelque déguisement, d'une caricature du personnage qu'on représentait agrémentée de quelques vers souvent très drôles et spirituels : ainsi vois-je encore « le Dauphin » brossé avec chic, le cigare au bec, une petite couronne cernant son chapeau haute-forme et dont je citerais entre autres ces quelques vers surgis du fond de ma mémoire:

«  je ne suis pas comme vous pourriez le croire natif du Daupiné,

car je naquis en Indre et Loire, un soir d'été.....

De fleurs de Lys, mon linge intime est tout cousu...

Mais je me demande à quoi ça rime, car je m'assieds d'sus »

J e vois Robert Collette venu dîner pour la première fois comme fiancé de ma sœur Louise, pris d'un véritable fou rire en voyant au dessert Edmond Decroix se transformer en japonais, peau d'orange sur les dents, serviette de table transformée en Kimono, faisant un discours quoi semblait étincelant avec une extraordinaire rapidité dans la langue de ce pays qu'il ne connaissait point...puis improvisant un sermon en flamand, prenant l'aspect d'un curé de campagne qu'on aurait cru voir foudroyer ses ouailles du haut de la chaire. Tout cela c'était le beau temps, mais celui des épreuves, hélas, allait surgir.

En juin 1912, Georges perdit sa femme qui luttait depuis de longs mois contre la maladie et restait seul avec ses deux enfants. Ce fut une grande peine pour ma mère de voir son fils si malheureux, atteinte elle-même dans sa santé ; elle nous fut enlevée six mois après en quelques jours, faisant avec générosité le sacrifice de sa vie qu'elle avait si bien remplie. Coup dur pour nous tous, car elle était l'âme de la maison, d'un jour à l'autre nous nous sentîmes désemparés et dépouillés. Je restais seule avec mon père et Gaston. Le seul dérivatif fut pour nous trois un voyage en Italie où nous étions déjà allés plusieurs fois avec ma mère, puis en 1914, un séjour à Rome et à Naples avec mon oncle et ma tante Delaporte. J'admirais la culture et la mémoire de mon père et de mon oncle qui se récitaient des vers latins à Tusculum et à Trasiméne et me consolais en me remémorant les sonnets de Hérédia sur le Trebbia et sur Cléopâtre.

Et le temps passa pour aboutir à cette guerre que l'on voyait poindre à l'horizon depuis des années. Encore un coup de tonnerre dans un ciel chargé d'électricité, ces premiers jours sinistres du mois d'août 1914 déclenchèrent la catastrophe. En peu de jours, Lille se vida rapidement, d'abord des mobilisés ou des hommes susceptibles de le devenir, puis des familles et des jeunes enfants qui prirent d'assaut les trains. Francis nous arriva de Belgique pour rejoindre son régiment à Cambrai. Ce fut la dernière fois que nous le vîmes bien qu'il ne fut tué que le 28 mai 1918, presque à la fin de la guerre. Son noviciat étant achevé, il devait recevoir l'ordination en août 1914. Blessé en octobre à la bataille d'Ypres, il fut hospitalisé à Blois et fut ordonné par l'évêque de Luçon où, seules de notre famille, assistèrent à la cérémonie ses deux belles sœurs, Mesdames Robert et Daniel Decroix.

Pour nous ces premiers mois de guerre se passèrent d'abord à Lille dans un grand silence angoissé. Je restai seule avec mon père, mais Robert Collette qui avait été réformé au courant de son service militaire et ma sœur Louise, quittèrent assez vite Seclin où ils habitaient et vinrent bientôt nous rejoindre. Ayant passé mon examen d'infirmière à la Croix Rouge, je fus affecté au dispensaire de la terrasse Sainte Catherine transformée en hôpital pour le premier accueil des blessés au front. Les premiers nous arrivèrent très vite, de Bapaume, braves territoriaux en grande partie vendéens presque tous gravement blessés et remplacés très vite, hélas, par ceux de la bataille d'Ypres, Anglais et Français.

Après la bataille éclatante de la bataille de la Marne, très vite, le front se stabilisa, mais le Nord fut hélas rapidement envahi par les allemands. En octobre 1914, après un intense bombardement de trois jours et trois nuits que nous passâmes en partie dans la cave, nous vîmes la seconde nuit arriver en nombre une partie des employés de la banque Verley-Decroix venant se réfugier chez nous, car leur quartier de la gare, des rues du Molinel et de Paris et de Wazemmes étaient en feu. Le matin, dès l'aube, nous fûmes inquiets de trouver dans le jardin des papiers à demi consumés que le vent nous apportait, provenant des bureaux de la rue de Paris, très proche de la maison d'André Boniface. Nous fûmes rassurés pour eux en apprenant que les incendies avaient été jugulés du côté de leur demeure.Il nous fallut donc secourir nos pauvres sinistrés et ces premières journées furent dures et angoissantes.

L'arrivée des troupes allemandes en un défilé qui dura plusieurs jours : régiments, canons, attirail complet de barques pour le passage des canaux et des rivières, sinistre procession de cette armée ennemie, véritable raz-de-marée qui nous donnait l'impression que cette énorme vague ne se retirerait pas de longtemps ! De fait, il nous fallut quatre ans pour en être délivrés.

Néanmoins, notre moral tint bon au milieu de nos inquiétudes et de nos privations. Très vite les réquisitions allemandes mirent notre région au bord de la famine. Sans les secours de l'Amérique, nous serions tous morts de faim, mais la mortalité augmenta dans la population : tuberculose, typhus ; grâce au sérum de la typhoïde, cette dernière épidémie commencée d'une manière foudroyante fut rapidement enrayée, nous passâmes tous à l'institut Pasteur aux bons soins du docteur Calmette qui fit même l'admiration des Allemands.

Pour nous, infirmières, notre rôle cessa rapidement, car les allemands reprirent très vite toutes les organisations de la Croix-Rouge. Mais quelques semaines après l'occupation, étant en service à notre hôpital, je fus appelée par notre infirmière major me disant d'un ton sévère que mademoiselle Decroix était demandée par un officier allemand. Très surprise, je trouvai à la porte de l'hôpital un officier supérieur, décoré, d'un certain âge, mais portant sur son brillant uniforme l'insigne d'un prêtre catholique. Il m'expliqua qu'il venait de la part de Monsieur Corghen, pour avoir des nouvelles de mes frères Decroix. En effet, ces derniers étaient restés très bien avec leur professeur, ayant fait tour à tour des séjours chez lui à Bonn, sur les bords du Rhin, pour apprendre l'Allemand et avaient eu avec lui de cordiales relations. Je lui répondis poliment que je le remerciais e sa démarche, mais que mes frères étaient mobilisés, nous étions sans communications avec eux depuis puisque nous étions coupés de la France libre. Je lui donnai l'adresse de mon père qu'il vînt voir et grâce à cette rencontre, ma belle-sœur Robert Decroix restée seule avec nous, en profita pour établir par l'intermédiaire d'un pays neutre, une correspondance avec son mari, qui ne dura que peu de temps, mais nous rendit grand service.

Les Allemands reprirent très vite en mains à Lille, nos hôpitaux de la Croix-Rouge française dont les infirmiers et infirmières furent évincés dès la fin de novembre 1914. Nous vîmes partir avec peine nos blessés français et anglais, tous ceux qui étaient arrivés du front de Belgique dès septembre, de Dixmude et d'Ypres principalement ; plusieurs d'entre eux avaient été ramassés comme morts dans les tranchées où des soldats allemands avaient tué à bout portant des combattants qui se rendaient. Le soir, les infirmiers de la Croix-Rouge allemande les ramenèrent en bien triste état à leurs ambulances du front qui nous les apportèrent.....et nous pûmes les ranimer encore bouleversés de l'affreuse journée qu'ils avaient passée au milieu de leurs morts et agonisants. Tout cela mit dans nos cœurs une rancune légitime, surtout pour nous les jeunes et nous détestions nos occupants.

Avec mes amies restées à Lille, infirmières comme moi, spécialement les deux filles du docteur Blalthus et celle de monsieur Gréan, directeur de la banque de France, nos liens se resserrèrent et, malgré l'épreuve de l'occupation qui dura quatre ans, nous gardâmes bon moral, ainsi qu'une grande confiance dans l'avenir. Les occupations ne nous manquaient pas, il fallait distribuer les colis et les vivres envoyés par l'Amérique à la ville de Lille, servir les soupes populaires et maintenir notre dispensaire pour les soins aux civils.

En 1916, il y eut une catastrophe à Fives : l'explosion des dix-huit ponts, qui fit beaucoup de morts et de blessés, jours tragiques qui nous donnèrent beaucoup de travail. Robert Collette y participa, car il venait de passer son examen de secours aux blessés et rendit grand service à la Croix-Rouge. Dans les moments les plus calmes, notre grand amusement entre amies était , le soir au crépuscule,de former un groupe animé près des murs constellés d'affiches de la kommandantur ; nous les préparions un peu en en décollant les coins quand il faisait humide et, subrepticement, l'une de nous arrachait l'affiche et la roulait vivement dans son manchon. Chacune de nous en avait une collection soigneusement cachée, les plus précieuses étant celles où l'on menaçait de mort les imprudents qui auraient eu l'audace de les détruire ! Un beau jour, nos pères eurent vent de nos exploits et nous firent de vifs reproches ; mais nous n'en tînmes pas compte et nous continuâmes ce jeu dangereux : il nous fallait bien quelques distractions.

L'hiver de 1917 fut terrible : -18° pendant deux mois et très peu de charbon pour rendre nos demeures moins froides. Pour nous réchauffer, nous allions avec nos amies à Annapes chez le comte de Montalenbert, dont les prairies inondées nous offraient un magnifique champ de patinage ; mais nous pensions avec anxiété à tous ceux du front qui vivaient dans les tranchées. Depuis, mon mari Robert d'Arras m'a raconté que, pendant cette dure période de froid intense, les hommes étaient ravitaillés avec des aliments gelés : les œufs qu'on éclatait crus et dont on voyait le jaune par transparence, le vin qui leur était distribué à la hache ! Les rares nouvelles qui parvenaient à Lille étaient consternantes : les listes des tués s'allongeaient depuis 1915. Mes quatre amies Balthus et Gréan avaient eu chacune deux frères tués et chez mes futurs beaux parents, Jean et Maurice d'Arras, officiers de carrière également tués, l'un en août 1914 et l'autre, marié et père de famille, en 1916 à Verdun. On leur avait annoncé la mort de Robert, blessé à Verdun, mais qui après six mois d'hôpital et de soins, fit une demande pour rejoindre son régiment et son affectation d'agent de liaison entre le 110èm et le 18èm dragon dont il faisait partie. Ainsi quand il y revint, il fut accueilli à bras ouverts....

En 1916 mouraient mes deux cousins germains Jacques Mille et Maurice Mille, le premier ancien polytechnicien et le second qui espérait entrer au séminaire après la guerre. Ces pénibles nouvelles et la vie monotone que nous menions dans Lille occupée, sans moyen d'en sortir, commençaient à me peser terriblement. Heureusement dans cette dure et longue période de la guerre, la présence des Robert Collette fut pour mon père et pour moi d'un grand secours. Mariés en 1912, ils n'avaient pas encore d'enfant, Robert, réformé avant la guerre, avait jugé utile de ne pas se faire connaître à Seclin par les occupants. Il dirigeait une importante distillerie arrêtée au moment des hostilités et voulait à tout prix l'empêcher de fonctionner, l'alcool pouvant être utilisé par l'ennemi pour son armement de guerre. Croyant donc Robert mobilisé, les Allemands ne connaissaient que Louise qui devait aller constamment à la kommandantur de Seclin pour discuter avec eux des réquisitions faites à l'usine et des problèmes qui s'y posaient. J'admirais son courage, car elle faisait constamment la navette entre Lille et Seclin, quelquefois même à pied, les moyens de locomotion n'étant guère organisés. Elle nous revenait chargée de fruits et de légumes pour assurer notre ravitaillement. Chez elle, dans sa jolie et vieille maison envahie par les Allemands, elle se réfugiait dans l'unique chambre qui fermait à clef, entendant parfois ses hôtes rentrer dans la nuit, plus ou moins gris, faisant un tapage infernal. Un certain soir, une jolie statue ancienne de Flore, grandeur nature, ornant une boiserie Louis XVI dans le vestibule, fut pulvérisée à coups de révolver par deux soldats ivres qui se battaient pour la posséder ! Ma sœur tenait tête aux occupants, chez elle comme à la kommandantur, avec une ténacité et une présence d'esprit qui lui valurent l'éloge involontaire d'un officier allemand disant à un ouvrier de l'usine, ou plutôt baragouinant en français : « Petite femme, mais grande tête... ».

Après ces trois ans et demi d'occupation, le bruit courait en ville que les Allemands menaçaient de prendre des otages à la suite d'un conflit avec le gouvernement français qui refusait d'accepter certaines de leurs prétentions. Ce fut presque avec soulagement que, le 1er janvier 1918, j'appris à la kommandantur que j'avais été choisie et devais partir en Allemagne ; je pensais en effet que cela changerait cette morne existence. Je partis donc plutôt contente à l'idée que je pourrais là-bas reprendre contact avec tous les miens, puisque les prisonniers pouvaient correspondre avec la France libre. Par la suite, j'appris que, dans les départements occupés (nord, Aisne,Meuse), les Allemands emmenèrent chez eux un millier d'otages, 400 hommes et 600 femmes choisies pour leur situation en vue : maires, industriels, professeurs, commerçants, banquiers, etc..Mais ils ne prenaient pas d'otages au dessus de soixante-dix ans (âge que mon père avait justement pris le premier janvier 1918), c'est pourquoi je fus choisie à sa place. Le plus dur fut de quitter mon père et Robert Collette très attristés par cette séparation.

De Lille, il n'y avait qu'une vingtaine de femmes et une trentaine d'hommes. Ces derniers furent affectés au camp de Millegany en Russie et nous, les femmes, à celui d'Holzminden dans le Hanovre (non loin de Berlin). Nous fûmes autorisées à prendre une malle et une valise. Celle-ci fut bien nécessaire pour contenir quelques provisions. Au cours de ce voyage qui dura cinq jours, le ravitaillement était très médiocre dans les rares grandes gares où nous nous arrêtions, nous y touchions parfois une soupe et du pain. Notre départ, le 11 janvier 1918, fut assez pittoresque, la gare de Lille était pleine de familles éplorées, notre évêque, Mgr Charost, était là pour bénir les voyageurs. Nous étions convoqués à six heures du matin, mais notre train ne s'ébranla qu'à dix heures, s'arrêtant jour et nuit pour cueillir à travers le Nord, l'Aisne et la Meuse, dans les villes et les villages, les pauvres gens transis que les kommandanturs avaient désignés comme otages. Il nous fallait chaque fois nous errer davantage à chaque arrêt, faire place aux nouveaux venus, caser leurs bagages et les réconforter de notre mieux. On grelottait dans ces wagons de quatrième classe non chauffés que l'Allemagne réservait à ses prisonniers à cette époque. Une fois la Belgique traversée, le voyage fut intéressant, il nous fallait deviner les fleuves et les villes que nous traversions, car il n'y avait aucune indication. Aix-la-Chapelle, à la lumière de l'aube, me laissa une vive impression, ainsi que, dans les ténèbres de ces longues nuits, les immenses brasiers de Dortmund et d'Essen qui flambaient intensément et éclairaient le paysage. Mais, pendant le jour, combien nous paraissait triste cette campagne enneigée et désertique, tellement monotone.

Arrivées à Holzminden le soir dans l'obscurité, chargées de nos bagages, nous fîmes à pied le trajet de la gare au camp et trouvâmes notre baraquement qui sentait l'eau de Javel et l'humidité. Très fatiguées, nous fûmes installées dans une immense salle où il y avait une centaine de couchettes réparties par quatre : deux en haut où l'on accédait par une échelle et deux en bas installées sur un grossier châlit de bois. Les « matelas » consistaient en un sac de jute rempli de bruyères sèches dont les fleurs et les graines étaient transformées en poussière. À peine étendue sur ma couchette, d'où je dominais la vue de cette vaste fourmilière, je fus prise d'un violent tremblement, car je ne m'étais pas aperçue que mon matelas gelé fondait à ma chaleur et que j'étais littéralement dans l'eau ! Mon aimable voisine, Madame Saint Léger qui devint une amie par la suite, me secoua vigoureusement et jeta sur moi son manteau de fourrure ce qui me permit de me rendormir.

Les premières journées au camp dont le régime semblait tenir à la fois de la caserne et de la pension, se passèrent à nous initier à notre nouvelle vie de prisonniers. Au son du clairon dont les appels étaient impératifs et peu harmonieux, il nous fallait reconnaître les différents ordres : réveil soupes, revues, etc...Celles-ci nous convoquaient à présenter tout ce que nous venions de toucher : couvertures (plus ou moins sales et usées, généralement coupées en deux afin de remplacer la serpillière absente...), la fourchette et le gobelet de zinc, la vieille cuvette rouillée, etc...Tout cela nous paraissait tellement baroque que nous avions peine à garder notre sérieux devant les yeux étonnés du feldwebel qui nous gardait. Il y avait heureusement au camp une cantine très bien pourvue, non en aliments, mais en ustensiles de tous genres dont l'achat nous permit d'user largement d'eau fraîche pour la toilette comme pour le lessivage. Très vite mes amies de Lille s'organisèrent et trouvèrent le moyen de partager la petite chambre de « la chef », ancienne prison terriblement salie, mais nous avions l'avantage d'être peu nombreuses. Un peu gênée d'être choisie par mes amies, alors que d'autres, beaucoup plus âgées que moi, ne l'étaient pas, cela me valut au début quelques jalousies. J'eus donc quelques difficultés au sujet de cette question de préséance qui me déplaisait et je dus faire quelques efforts pour être bien avec tout le monde.

Notre première occupation fut donc grâce à la cantine, de nettoyer ces affreux murs couverts d'ignobles graffitis et de donner un aspect de propreté à cette pièce qui, une fois bien arrangée, devint presque agréable en comparaison du reste du baraquement. Cette transformation excita la curiosité de toutes, même des « fraulein » qui nous surveillaient et regardaient avec admiration la haie de grandes roses trémières que nous avions confectionnée pour cacher le délabrement des murs ; comme aussi les petites armoires de bois blanc, fabriquées par les prisonniers où s'étaient exercées, avec nos crayons et nos couleurs, les fantaisies de nos imaginations. Il fallait bien nous distraire de nos tristes pensées ! D'autant plus que les journées nous paraissaient longues, encerclées comme nous l'étions par des réseaux de fils de fer barbelés. Les autres baraquements abritèrent d'abord d'autres otages femmes et ensuite de nombreuses Polonaises ; un baraquement assez éloigné de nous était réservé aux femmes de mauvaise vie. Grâce à ces gentilles Polonaises (dont nous avons, trente ans après, copié la mode en France, avec leurs fichus sur la tête, leurs redingotes et leurs hautes bottes de cuir) nous avions une chapelle toujours remplie le matin à l'heure de la messe célébrée par un excellent prêtre polonais qui fit beaucoup de bien à Holzminden au cours de sa longue captivité.

Pendant l'hiver, nos rangs durent se serrer pour accueillir pendant quelques jours une cinquantaine d'Anglaises et d'Irlandaises avec quelques jeunes enfants, recueillis en mer au cours d'un naufrage provoqué par une attaque sous-marine. C'était dans l'ensemble des gens sympathiques qui eurent la chance d'être assez vite ramenés en pays neutre. Au printemps, ce fut un groupe de jeunes filles libérées après de longs mois de prison, nous donnant de bien tristes détails sur la détention et la mort de leur amie : l'héroïque Louise de Bettignies avec laquelle elles avaient fait de la résistance. Les mois d'avril et de mai furent très durs pour notre moral. Les nouvelles dont les Allemands se glorifiaient tous les jours étaient en réalité très graves pour les alliés, le canon de la « grosse Bertha », installé à cent kilomètres de Paris, bombardait constamment la capitale. Le Vendredi saint, des centaines de tués et de blessés furent atteints pendant l'office de Saint Germain l'Auxerrois. Près de Reims, le front tenu par les troupes anglaises semblait être percé. Nos ennemis trépignaient de joie, sonnaient les cloches et proclamaient leurs victoires. Nous ne voulions rien entendre, gardant une grande confiance dans l'avenir. De fait, ce fut à la suite de leur revers que les Anglais se résignèrent au commandement unique et que Foch redressa la situation en quelques semaines dans l'été de 1918.

Pour nous distraire de tant de soucis, la vie du camp devint plus animée physiquement et moralement, avec le printemps que nous sentions dans l'air, mais sans voir un seul arbre, ni entendre un seul oiseau...J'avais emporté des graines dans ma valise et avec mes amies nous réussîmes à trouver quelques pelles et plantoirs et nous passâmes de longues heures à jardiner autour de notre baraque. Très critiquées d'abord par nos amies de la campagne qui voyaient là chez nous une sorte de résignation à passer encore de longs jours de captivité, elles finirent par s'intéresser à nos fleurs et le jour heureux de notre départ, quand le colonel et les officiers firent l'inspection de ces lieux que nous allions quitter, ils ne cachèrent pas leur étonnement en voyant sous nos fenêtres de jolis massifs.

Avant de terminer le récit de nos vies de prisonnières, j'évoquerai le souvenir des cours littéraires passionnants que nous fit mademoiselle Regard, directrice du lycée de Valenciennes. C'était une femme intelligente, mais plutôt sectaire qui regardait notre groupe lillois avec un certain dédain en raison de nos aspirations et pratiques religieuses dont elle se méfiait beaucoup. À la vérité, nous ne partagions guère ses idées, mais admirions sa culture. Désirant un jour nous parler de l'école des Parnassiens, elle fut déçue en nous préparant son cours de ne rien trouver sur Hérédia dans la bibliothèque du camp. Comme je me récitais souvent des sonnets de ce poète que j'aimais, je les mis noir sur blanc et les lui portai? Du coup, je remontai dans son estime et nous nous entendîmes très bien par la suite , sa conférence fut très appréciée.

J'eus d'agréables relations avec des jeunes filles de Douai et d'excellentes personnes de la campagne des environs de Mézières et de Sedan où les femmes de ce milieu, avec leur joli accent chantant et leur distinction native me faisaient toujours penser à Jeanne d'Arc. Mais, dans l'ensemble, mes meilleures amies furent de femmes plus âgées que moi : mesdames saint Léger et Le Blan, Henry Wallaert, épouses des grands industriels de Lille qui furent charmantes pour moi. Nous étions aussi très bien avec madame Calmette, la femme de l'éminent docteur dont Lille était fière à juste titre, le savant qui a sauvé tant de vies humaines avec son sérum sur les serpents et spécialement les cobras...Nous étions au mieux avec l'aimable duchesse de Tascher de la Pagerie de Laon. Ces deux personnalités vécurent centenaires, c'est-à-dire qu'elles résistèrent bien au régime sévère du camp, durant les six mois que nous y passâmes, nous eûmes une seule fois des pommes de terre....à l'occasion de l'arrivée d'un prince espagnol chargé par la Croix Rouge internationale de l'inspection des camps d'otages et de prisonniers ! Le reste du temps, les rutabagas régnaient en maîtres comme légumes. Il fallait vraiment avoir faim pour goûter à la charcuterie et au pain noir pire que celui de Lille. Les dons généreux des Américains nous furent d'un grand secours. Mais les courriers surtout et les nouvelles que nous reçûmes de la France libre contribuèrent à soutenir notre moral et aussi la perspective de plus en plus évidente d'être bientôt délivrées. En mai 1918, j'écrivais à mon père pour lui dire mon intention de revenir à paris, s'il m'y autorisait, afin de retrouver mon fiancé Robert d'Arras, avec lequel j'avais enfin pu reprendre une longue correspondance. Le grand jour arriva en juillet et nous fûmes informées que nous allions bientôt être échangées avec des civils allemands retenus en France et réclamés par leur gouvernement.

En nous quittant, car beaucoup d'entre nous repartaient pour la zone occupée, ce n'est pas sans émotion que nous nous séparâmes. Comme pour l'aller, le retour dura plusieurs jours et plusieurs nuits : trajets encombrés, gares détournées, matériel de guerre plus formidable que jamais...Ce fut à la frontière suisse que nous vîmes arriver dans le sens contraire, le long train bourré d'Allemands que l'on rapatriait (de Français aussi, car j'appris que le docteur Schweitzer était là, sans doute peu heureux de retourner en Allemagne).

Avec le temps magnifique, revenant par la forêt noire, nous reprîmes contact de ce beau pays avec joie après une longue nuit dans l'immense citadelle de Karlsruhe, plus pittoresque que confortable, et nous vîmes arriver, sans crier gare, au cours de notre toilette matinale, une multitude de « maris » otages de Millégany, venant se jeter dans les bras de leurs épouses. La nuit suivante, en longeant en chemin de fer la frontière suisse limitée par ses admirables lacs, alors que nous dormions épuisées, le train s'arrêta en gare de Berne vers quatre heures du matin et une irruption de Français bondit dans notre wagon, alors rempli de chants joyeux , de fleurs et de drapeaux? Je me sentis réclamée par quelques voix sympathiques et bousculée et embrassée par ma chère amie Lucie Thiriez venue m'attendre avec l'ambassade de Française qui séjournait à Berne? Elle avait été aussi en otage à Holzminden, mais un an avant moi. Après ces heures si joyeuses et si excitantes, nous arrivâmes à Evian et en l'honneur de notre retour, nous eûmes droit à la fanfare, marseillaise, à des compliments et des distributions de toutes sortes. Mais notre hâte était surtout de recevoir du courrier, tant nous attendions les nouvelles des nôtres avec impatience.

Hélas, ce fut pour moi un coup terrible, car une lettre de mon frère Robert Decroix m'apprenant que notre frère Francis avait été tué à Sersy, le 26 mai près de Reims au moment où le front avait failli être percé? Après sa convalescence, suite à sa blessure reçue à Ypres et son ordination le 2 février 1915, il était retourné au front gagnant des galons les trois années suivantes (il fut lieutenant en 1917) et fut tué sur le coup en entraînant ses hommes. Je fus anéantie par ce coup douloureux, doublé par l'annonce confidentielle du malheur de mon amie Le Blan qui ayant perdu son fils aîné en 1916, allait savoir en arrivant à paris que le second venait d'être tué ! À près cette douloureuse journée, on nous fit les honneurs d'un magnifique wagon de première classe pour revenir à Paris et ce fut avec une émotion intense que je repris contact avec la France occupée. Jamais Paris ne me parut aussi beau. Je retrouvais enfin une partie de ma famille, mais je restai neuf jours sans nouvelles de Robert qui fut blessé légèrement sur l'Ailette où son régiment attaquait sous les ordres du général Mangin. Ayant appris que les otages étaient revenus le 14 juillet, télégraphiant à tous azimuts pour savoir où j'étais, ce ne fut que le 20 que nous eûmes la joie de nous retrouver. Grâce à son congé de convalescence, nous partîmes pour Vitré rejoindre sa famille. Puis ce fut pour lui le retour au front tandis que je voyageais pour retrouver les miens. Notre mariage fut fixé en septembre pour le 11 novembre où Robert espérait une permission. Ce fut donc au son des cloches de la victoire, entourés de nos deux familles que se déroula cette inoubliable journée, heureuse d'envisager la prochaine démobilisation de mon époux et plus que jamais confiante en l'avenir.

« Les peuples heureux n'ont pas d'histoire » et c'est là dessus que je termine. Nous avons connu, comme tout le monde des joies et des épreuves : on ne vit pas aussi longtemps sans passer, hélas, par les peines de la séparation.

Malgré tout, le matin quand je revois le jour en pensant à ma vie passée, à tous ceux que j'aime et que j'ai aimés c'est avec joie que je redis « O seigneur ! Comment reconnaître les bontés dont tu m'as comblée »

Madeleine d'Arras-Decroix